Jason Holmes, responsable design textile chez Forbo : « Le design, c’est l’art que l’on peut reproduire »

Depuis bientôt 20 ans, le fabricant de sols souples Forbo collabore avec les plus grands designers de notre temps pour offrir au grand public des séries limitées qui frappent les imaginations. Jason Holmes, son responsable du design pour les gammes textiles, nous explique les réussites mais aussi les particularités propres à des collaborations qui ont marquées les équipes du fabricant.

Coté-sols : Jason Holmes, bonjour. Vous êtes en charge du design pour les textiles chez Forbo. En quoi consiste votre rôle ?

Jason Holmes, Head of Design Textiles, Forbo : Ma responsabilité couvre les produits textiles ce qui inclut Flotex bien sûr, mais également les tapis de propreté Coral et Nuway et les dalles textiles tuftées Tessera.  Mon rôle consiste notamment à assurer la réussite des projets menés en collaboration avec des designers de renom.

Coté-sols : Depuis quand les « designers » ont-ils fait leur apparition dans les collections des fabricants, et notamment chez Forbo ?

Jason Holmes : Le mouvement a commencé vraiment il y a une vingtaine d’années et ne s’est jamais arrêté depuis. Il s’inscrit dans une tradition plus ancienne d’attirance des artistes pour les textiles comme support de leur œuvre. Mais ils étaient plutôt tentés de les produire eux-mêmes, à l’image d’un Matisse par exemple. Et certains continuent d’ailleurs de communiquer par ce biais avec le public.

La nouveauté est venue de ce que les fabricants ont été de plus en plus séduits à l’idée de travailler avec des designers renommés, parce que cela attire l’attention sur leurs gammes de produits d’une façon totalement nouvelle.

Coté-sols : Quelles sont les grandes signatures ayant déjà travaillé avec Forbo ?

Jason Holmes : Le premier projet Flotex a été mené avec l’italien Ettore Sottsass il y a une dizaine d’années.  Nous avons ensuite travaillé avec l’équipe Néerlandaise Hemingway Design, la société Anglaise Tibor Reich LTD, … Il y a eu également des collaborations plus spécifiques sur des petites séries, par exemple une collection inspirée des travaux de Van Gogh avec le Kröller-Müller Museum et le Van Gogh Museum. Plus récemment nous avons créé une collection en collaboration avec le créateur visionnaire Philippe Starck.

Chacune de ces expériences de transposition de la créativité de ces designers a été très riche… et pleine de surprises.

Coté-sols : Dans quelle mesure ?

Jason Holmes : Chacun a sa manière de travailler et de comprendre les enjeux de passage de son œuvre à l’échelle industrielle. Par exemple, Ettore Sottsass, que j’ai eu la chance de rencontrer avant sa disparition en 2007, se promenait toujours avec un morceau de bois dans lequel il puisait l’essentiel de son inspiration. Il ne nous a donné que des ébauches de motifs et nous avons travaillé à partir de la combinaison des deux.

Avec Tibor Reich LTD, les motifs, produits à partir d’images microscopiques étaient déjà très précis mais il a fallu obtenir l’accord des ayants droits de Tibor Reich sur les couleurs…

C’est un partenariat. D’un côté, mon devoir moral est de vérifier que la vision des designers va bien être respectée et transposée dans nos produits. Mais de l’autre, je dois aussi m’assurer que leurs motifs peuvent passer l’étape d’industrialisation, en respectant nos contraintes chez Forbo. Il faut que la fabrication et la commercialisation, en fonction de notre clientèle, reste possible. Cet équilibre entre ce qui est possible et ne l’est pas, c’est la partie la plus ardue de ces collaborations.

Cote-sols : pourquoi est-ce difficile? Est-ce parce que les designers ne connaissent pas bien les contraintes d’un industriel de revêtements de sol textile ?

Jason Holmes : Certains sont plus informés que d’autres, c’est certain. Je pense à Philippe Stark, qui a eu déjà l’occasion de travailler avec de nombreux fabricants dans des domaines très différents et qui a développé une curiosité pour ce volet de l’industrialisation. D’autres apprennent en cours de projet, grâce à nos échanges. Et d’autres n’ont définitivement pas envie d’être contraints par les process industriels. Quelque part, cela nous ramène à cette différence fondamentale entre l’art et le design : le design, c’est l’art que l’on peut reproduire.

Coté-sols : Mais au final, les deux parties y trouvent malgré tout un intérêt ?

Jason Holmes : Certainement. Du côté Forbo, nous parvenons ainsi à attirer une attention plus forte sur nos produits, grâce à ces noms renommés. Il y a un autre intérêt d’ailleurs, celui de donner à nos équipes de designers l’occasion de travailler avec les gens du marketing et les équipes commerciales autour d’un projet fédérateur de création de produits.

Côté designers, il y a bien sûr l’aspect financier… Encore que je pense que la plupart des créateurs n’en ont pas besoin … Ce qui les motive est surtout de l’ordre du défi à relever avec leurs équipes pour trouver une solution, une réponse à un besoin du marché. C’est d’ailleurs pour cela que la collaboration avec Philippe Starck est unique, parce qu’il développe une pensée systémique et complète, qui intègre la dimension industrialisation des sols floqués Flotex.

Coté-sols : quelles sont les contraintes qui peuvent être au cœur de vos échanges avec les designers ?

Jason Holmes : La plupart des designers vivent ces projets comme une démarche artistique. Ce faisant, ils ne pensent pas assez aux processus d’impression, aux limitations des gammes de couleurs, à la dimension répétitive des motifs et à la manière dont ils vont fonctionner sur des lés posés côte à côte. Ils oublient que la taille des motifs a un impact sur la facilité de pose, mais aussi sur le prix du produit lorsqu’il y a trop de chutes. Ils négligent parfois la question des environnements qui vont accueillir les revêtements, notamment leur taille, mais aussi leur luminosité et par conséquent les questions que cela pose pour la gamme de couleurs à décliner. Bref, un design peut être très brillant et le chemin pour le transformer en produit très ardu.

Coté-sols : D’autant que ces designers n’ont peut-être pas un regard très intéressé pour les sols ?

Jason Holmes : Vous avez raison. Chez Forbo, nous pensons que ces sols sont ce qu’il y a de plus formidable et de plus important (sourire). Mais en réalité, pour aménager un local, vous avez d’autres éléments importants comme les revêtements muraux, le mobilier… Je dois reconnaître que les sols ne sont pas forcément en tête des préoccupations d’un designer. A priori, il rêve plutôt de concevoir des chaises, des immeubles, beaucoup d’autres produits avant cela. Il n’y a qu’avec les plus expérimentés d’entre eux, que nous trouvons cette prise de conscience de l’importance et de l’intérêt des sols. Mais tous sont sensibles au fait que les opportunités de partenariat se multiplient avec les fabricants de revêtements.

Coté-Sols : Ces séries « limitées » ont-elles une grande longévité et beaucoup de succès ?

Jason Holmes : C’est variable. Les motifs classiques ou qui le deviennent – je pense à la collection Sottsass – peuvent rester longtemps au catalogue. D’autres passent de mode rapidement, il n’y a pas de règles.

Et puis comment mesurer le succès de telle ou telle collection ? Dans certains cas, un client va être attiré vers nos gammes parce qu’il a entendu parler du travail réalisé avec tel ou tel designer… mais finalement il va choisir un motif plus traditionnel, ou alors utiliser très peu du motif du designer pour le faire ressortir au milieu d’une surface plus importante. Comment dès lors mesurer le « succès » de la collaboration avec ce designer ?

Côté-Sols : Avec qui rêveriez-vous aujourd’hui de travailler ?

Jason Holmes : J’ai beaucoup d’envies, avec des noms connus comme la designer Espagnole Patricia Urquiola (1) qui a un style magnifique et dont le design s’inspire de beaucoup d’éléments organiques, mais aussi avec de nouveaux venus. D’ailleurs, je ne m’interdis pas de travailler localement pour commencer avec certains designers : je pense a des designers anglais, les Patternistas (2), qui font des projets très funs, colorés, particulièrement bien adaptés à notre offre pour les clients Hôtellerie et Loisirs.

Une autre piste serait d’aller à la rencontre de designers un peu plus excentriques. Notamment des gens de la mode, pour mélanger les univers. J’aimerais bien travailler avec un Karl Lagerfeld (3) par exemple. Dans tous les cas, il n’y a que du positif à vouloir sortir d’un processus de création balisé pour se confronter à de nouvelles idées, collaborer avec de nouveaux acteurs, lancer de nouveaux défis. Et mon équipe de designers, en plus d’avoir envie de ces collaborations toujours intéressantes, a vraiment développé une expertise pour les mener à bien.